Ami lecteur, tu vas être déçu.
Maître Potal, devient gentil, trop même, ainsi que tu vas pouvoir le constater.
Car Maître Potal évolue. Peut-être que la naissance de sa deuxième fille le pousse à l'indulgence et à la compassion envers les importuns.
Toujours est-il que le nouveau Potal est arrivé. L'ancien était tatillon, irascible, ne cherchait qu'à rendre au centuple l'énervement qu'on pouvait lui causer. Le nouveau est altruiste et ne cherche qu'à faire plaisir à son prochain.
Mais je t'entends déjà ami lecteur, tu commences à connaître ton Potal sur le bout des doigts, tu demandes des preuves, des faits, des actes.
Les voici.
C'est donc un jeudi vers 10 heures (du matin, sinon j'aurais écrit 22 heures) que le Maître a entendu à la fois l'appel du changement frapper à sa porte et la sonnerie du téléphone le tirer d'un sommeil aussi intense que sa nuit fut brève (à cause de la deuxième enfant suscitée). D'habitude Maître Potal s'endort avec le téléphone à portée de main, pour pouvoir répondre entre deux bâillements à l'interlocuteur matinal et compréhensif qui finit toujours par lui dire : "Je ne vous réveille pas, j'espère?" et auquel le Maître, baillant de plus belle, répond poliment "Hein? Non! Ouahhhhh! Mais qu'est-ce qui vous fait…. dire çaaaaaaahhhhh?"
Seulement pour la troisième, et dernière fois j'espère, je répète que Maître Potal, quoique bientôt quadragénaire, est un jeune papa attentionné qui ne laisse pas le téléphone dans la chambre, qu'il partage avec son enfant qui vient de naître et la charmante personne avec laquelle il a eu beaucoup de plaisir à la faire (l'enfant, pas la chambre).
Et voilà donc Maître Potal, sentant l'importance de l'appel, qui bondit hors de son lit pour aller saisir son combiné resté dans son bureau et arriver, essoufflé mais à temps, pour répondre à la personne qui désespérait de réussir à le joindre.
Et Maître Potal ne s'était pas trompé quant à l'urgence de la chose, car la personne qu'il avait au téléphone n'était autre que l'une de ces innombrables travailleuses de l'ombre, qui, sous prétexte qu'un quidam ne fait pas la démarche de se mettre sur liste rouge, estime qu'il lui faut impérativement l'appeler pour le tenir au courant de telle ou telle promotion, offre exceptionnelle ou lui offrir un magnifique cadeau surprise qu'il a eu la chance de gagner en étant tiré au sort en même temps que du lit.
Qu'aurait fait l'ancien Potal, ami lecteur? Il aurait fustigé la cuistre, exigé d'elle qu'elle lui passe un responsable et demandé à être rayé du fichier dans lequel figure, contre son gré, son glorieux patronyme.
Mais ça c'était l'ancien Potal, l'irascible, le hargneux.
Le nouveau, lui, ne cherche qu'à faire plaisir à son prochain. Et quand l'ancien répondait fermement non, le nouveau acquiesce à tout ce qu'on lui propose.
- Bonjour, Maître Potal, je représente la société Vogica
- Quelle bonne nouvelle! Comment va-t-elle?
- Heu… bien? Maître Potal, projetez-vous dans un avenir proche de changer de cuisine ou de salle de bain?
- Oui!
- Mais de quoi de cuisine ou de salle de bain?
- Les deux!
- Et dans combien de temps à peu près? Un an, entre un an et…
- Moins d'un an!
- Ah! Bon? Mais alors dans ce cas, seriez vous d'accord pour qu'un de nos commerciaux vienne chez vous pour vous présenter notre catalogue.
- Oui!
- Et quand seriez vous disponible?
- Quand vous voudrez!
- Demain matin, 11 heures?
- Oui!
- Bon je vous passe ma responsable.
J'abrège ici, ami lecteur le dialogue avec les nouveaux amis de Maître Potal. La conversation avec la responsable ne fit que reprendre la précédente. Elle demanda cependant au Maître s'il pouvait donner des précisions quant à la façon de venir chez lui car elle savait le quartier d'orientation difficile mais le Maître ayant déjà suffisamment été gentil pour la matinée lui suggéra d'offrir un plan à ses commerciaux ou mieux un GPS.
Et voici donc comment ce vendredi, à 11 heures tapantes, un jeune commercial en costume bon marché mais de mauvais goût et cheveux gominé, s'en vint sonner à la porte de Maître Potal, avec le sourire au lèvres et le moral de vainqueur qui sied à celui qui sait qu'en une matinée il va gagner son mois et plus si affinités.
Maître Potal aussi avait, lui aussi, le sourire aux lèvres quand il accueillit son nouvel ami. Mais puisqu'il jouait à domicile, il estima qu'il avait l'initiative. Ce fut donc lui qui parla le premier.
- Cher ami, savez-vous ce qu'est le marketing téléphonique et combien sont désagréables les appels téléphoniques non sollicités?
- Heu… Je ne comprends pas. Mais j'ai ici mon catalogue.
- Vous allez comprendre! Voyez-vous pendant des années, quand je subissais de tels harcèlements téléphoniques, je demandais à être rayé des fichiers et on me répondait que c'était impossible.
- Et alors ?
- Alors je me suis dit que si c'était vous qui le demandiez, cette requête aurait peut-être plus de chance d'aboutir, qu'en pensez-vous?
- Vous voulez dire que vous ne voulez pas de nos produits, c'est ça?
- Quand je vous disais que vous alliez comprendre!
- Et ça vous amuse de faire ça?
- Sincèrement? Je dois vous avouer que oui. J'y prends beaucoup de plaisir. Mais il n'y a rien de personnel là-dedans, ce n'est absolument dirigé contre vous.
- Mais je n'y peux rien moi si vous êtes dans nos fichiers. C'est même pas nous qui traitons ça, c'est une société basée à Cannes.
- Alors on va bientôt se revoir. Ça me fait plaisir.
- Comment ça?
- Et bien, si personnellement je ne peux rien faire pour être retiré de vos fichiers et que vous non plus, fatalement je vais être rappelé. Vogica m'appelle en moyenne une fois tous les deux mois. Et comme à nouveau je reprendrai rendez-vous, il y a de fortes chances que ce soit avec vous, je me trompe?
- Mais vous vous rendez compte que je ne suis pas payé quand je fais ça? Que je paye mon essence, que je perds de l'argent en venant chez vous pour rien.
- Non seulement je m'en rends compte mais en plus c'est le but!
- Très bien! J'appelle mon responsable, Monsieur Da Silva.
Et il mit sa menace à exécution. La colère venant le pauvre avait du mal à relater sa mésaventure mais heureusement pour lui, le nouveau Potal était là. Il se proposa gentiment, aux frais du commercial puisque c'était son portable, de raconter à Monsieur Da Silva tout le comique de la situation. Mais est-ce le Maître qui racontait mal ou le Da Silva qui n'avait pas d'humour, toujours est-il que ce dernier avait plus l'insulte aux lèvres que le sourire.
- Heureusement que tous les clients ne sont pas comme vous.
- Mais j'y travaille, rassurez-vous. Quand Maître Potal estime qu'il a une bonne idée, il ne manque pas de la divulguer. Imaginez, cher Monsieur Da Silva, que demain vos commerciaux aient 10 rendez-vous par jour comme celui-ci, croyez-vous que Vogica continuera à faire du marketing téléphonique, sachant que le résultat est voué à l'échec?
- Mais vous vous rendez compte que le gars qui est en face de vous perd son temps à cause de vous?
- Autant que je me rends compte que j'ai longtemps perdu le mien à cause de votre société.
- Vous n'êtes qu'un sale égoïste!
- Sale je ne dis pas, je suis en pyjama et je n'ai pas encore pris ma douche.
Egoïste, non! Bien au contraire! Quand votre centrale d'appel me contacte, c'est bien dans l'espoir que je prenne rendez-vous avec un de vos commerciaux, non? Si j'étais égoïste je lui raccrocherais au nez. Mais comme je suis altruiste, au contraire, je me mets en quatre pour lui faire plaisir et je lui accorde le rendez-vous qu'elle demande. Sincèrement, Monsieur Da Silva, je vous assure que j'ai fait plaisir à la personne que j'ai eue en ligne hier. Et votre commercial? Il n'était pas content d'avoir un rendez-vous pour ce matin?
Non! Egoïste je ne suis pas d'accord. Individualiste à la rigueur, et encore… pas plus que la personne qui m'a téléphoné hier et qui se fichait éperdument de savoir si elle me dérangeait ou non, comme votre commercial qui m'explique que ce n'est pas son problème si la société qu'il représente m'importune par ses appels ou vous qui dans cette histoire ne voyez que la gêne qu'elle vous occasionne et occultez celle qu'elle me fait subir. Nous voyons, vous et moi, chacun nos problèmes et nous fichons allègrement de ceux des autres, n'est-ce pas?
- Vous vous rendez compte que à cause de ce genre d'attitude, si jamais vous en aurez besoin d'un médecin ou des pompiers, et bien je vous souhaite qu'ils ne viennent jamais chez vous
(Oui, sous le coup de l'énervement, Monsieur Da Silva avait tendance à passer outre les rudiments de grammaire que ses institutrices de l'école élémentaire avaient vainement tenté de lui enseigner des années durant)
- Sauf que jusqu'à présent, aucun pompier ni médecin ne m'a fait du racolage téléphonique. Mais je ne vais pas épuiser plus le forfait de votre commercial qui m'attend d'ailleurs pour le raccompagner à la porte. Donc si je comprends bien, vous ne pourrez rien faire pour que je ne sois plus importuné au téléphone.
- Allez vous faire foutre! Adieu!
- Non! Au revoir Monsieur Da Silva. Puisque cette situation se reproduira forcément.
Maître Potal rendit donc le mobile à son propriétaire et le raccompagna à la porte. Ne voulant pas laisser Maître Potal sur une trop mauvaise impression, le gominé termina par un…
- Vous avez de la chance parce que vous étiez chez vous, mais si jamais je vous croise dans la rue, je vous explose!
- Mais avec plaisir. D'autant plus que j'ai votre nom et vos coordonnées, ce qui va me faciliter la tâche pour la main courante que je vais aller déposer tantôt à votre encontre. On ne sait jamais, le hasard faisant parfois mal les choses, imaginez qu'on se rencontre et que vous m'explosiez, comme vous dites, la préméditation me permettra d'obtenir encore plus de dommages et intérêts de votre part, ce dont je vous remercie au préalable en vous souhaitant une bonne continuation et de ne pas tomber sur d'autres clients comme moi pour aujourd'hui puisque, je vous le répète, dans cette histoire, il n'y a rien de personnel.
Maître Potal referma donc sa porte avec le désir brûlant d'aller raconter cette aventure au premier venu, mais qui? Maître Potal était chez lui, certes sa femme et sa mère avaient pu se délecter du spectacle mais le nouveau Potal est altruiste. C'est plus fort que lui, il faut qu'il partage. Mais avec qui? Téléphoner à quelqu'un, fut-ce un ami pour raconter cette histoire à une personne qui ne le demande pas, n'est-ce pas finalement appliquer les mêmes méthodes que la société Vogica?
"Bon sang! Mais c'est bien sûr" se dit-il en lui-même (à l'occasion Maître Potal se prend pour le commissaire Bourrel). Vogica! Voilà des gens qui, eux, ne me reprocheront pas un coup de fil non sollicité. Et d'ailleurs pour leur faire publicité, je vais même publier le numéro de téléphone de leur siège : 03 29 94 50 66.
Maître Potal y fut très bien reçu par l'administratrice des ventes ou la personne qui se présenta comme telle. Compréhensive elle confessa même qu'à son domicile, il lui arrive à elle aussi d'être importunée au téléphone. Maître Potal ne put alors s'empêcher de lui conseiller alors de faire comme lui. Quand je vous disais que le nouveau Potal était un gentil.
Quand à la morale de cette histoire, elle est facile à deviner :
Si, vous importunez Maître Potal pour lui vendre votre cuisine, ne vous étonnez pas après, qu'il en fasse tout un plat!